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Du spirituel dans la technique ? – Essai de technosophie

La technique est simultanément problème et solution. Toutes les questions écologiques, sociales et éthiques lui sont liées. Qu'est-ce que la technique et que pourrait-elle devenir ? Une réflexion sur les arrière-plans spirituels de la technique, avec un retour particulier sur le « cosmisme russe ».

par Louis Defèche

1 avril 2024 · 23 mn de lecture

Photo de Kévin JINER

Pour échapper à l'ennui de l'éternité, Zeus, le Maître de l'Olympe, voulut peupler la Terre de créatures mortelles. Pour réaliser ce projet, il s'adressa aux deux frères Titans, Épiméthée et Prométhée, le premier étant « celui qui pense après », l'étourdi, et le second « celui qui pense avant », le prévoyant. Épiméthée, enthousiaste, souhaita absolument se charger de cette tâche. Il entreprit de créer toutes les créatures de la Terre, attribuant soigneusement à chacune d'elles un don particulier, pour que chaque espèce voie ses faiblesses compensées par ses dons et s'intègre ainsi dans un ensemble harmonieux, un « écosystème », un cosmos équilibré. Lorsque son frère Prométhée inspecta sa réalisation, il constata qu’Épiméthée avait oublié de doter l’être humain d'un don. Or, il avait déjà distribué tous les dons. Il ne restait plus rien pour les êtres humains qui se trouvaient ainsi démunis au sein de la création. Pour résoudre ce problème et permettre à l'humanité d'exister, Prométhée vola le feu aux dieux et le donna aux hommes, et avec le feu, aussi la « technique » et les « arts ». Comme punition pour cet acte de rébellion, les dieux créèrent Pandore, « celle qui a tous les dons » (« pan »=tout, « dore »=don), une femme d'une beauté incomparable, et l'envoyèrent vers les hommes. Pandore portait une boîte au contenu secret qui ne devait surtout pas être ouverte. Mais la curiosité l'emporta, et la boîte, ouverte par Pandore, laissa s'échapper tout le mal et la misère, qui se répandirent alors sur l’humanité. Une seule chose resta dans la boîte refermée à la hâte : l’espoir.

Ce mythe contient tous les éléments importants de la problématique de la relation entre « nature », « être humain » et « technique ». Avec Épiméthée apparaît l'image d'un écosystème naturel harmonieux où chaque créature trouve sa place, mais dont l'être humain reste exclu. Seul Prométhée peut faire une place à l'être humain en apportant le feu, la technique et les arts. Par ces derniers apparaissent, au sein du monde naturel, les civilisations. Les civilisations sont l'expression de la transformation de la nature, et donc, dans une certaine mesure, aussi de sa destruction. Sur ce chemin, l'être humain, qui n'avait d'abord aucun don, est accompagné par la merveilleuse Pandore, qui a tous les dons, mais qui laisse aussi s'échapper tout le mal et la misère – ce mal et cette misère liés à la technicisation, bien visibles dans l'humanité moderne.

La question écologique s'articule finalement autour de notre relation – en tant qu'êtres humains – avec la technique et la nature. La nature, l'humain et la technique semblent être des entités nettement séparées, vouées à un conflit à mort. Tandis que la nature semble menacer l'être humain, l'être humain menace lui aussi la nature en retour, et la technique semble mettre en danger la nature tout autant que l'être humain… À la lumière du mythe de Prométhée, nous pouvons saisir que la technique, qui nous semble souvent inhumaine, est précisément ce qui caractérise le plus l’être humain. La technique lui est immanente, elle émerge de lui. De même, l'être humain émerge de la nature. Ces trois entités ne sont donc pas foncièrement séparées. Ainsi, la question de la technique n'est pas une question secondaire, fortuite : c'est une question métaphysique centrale pour l'être humain, qui prend même une dimension cosmique.

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