Anthroposophie et écologie : quatre cadeaux
Quel est l'apport particulier de l'anthroposophie à l'écologie ? Le professeur Dan McKanan, qui a étudié le mouvement anthroposophique dans le cadre de ses recherches universitaires, identifie quatre contributions essentielles.

2 avril 2024 · 11 mn de lecture

Les organismes, les écosystèmes et même les mouvements sociaux évoluent. Le mouvement écologiste d’aujourd’hui n’est pas le même que celui qui prévalait au moment où Rudolf Steiner a donné son Cours aux agriculteurs, ni à celui où est sorti le livre de Rachel Carson Printemps silencieux. Il a même changé depuis les débuts de l’agriculture solidaire. Durant près d’un siècle, l’anthroposophie et les initiatives qui lui sont liées ont contribué à son développement, et on peut s’attendre à ce qu’elles continuent à le faire au cours du siècle qui s’ouvre devant nous. Je n’aurai pas l’audace de prédire l’impact de l’anthroposophie sur le mouvement écologiste de demain, je me contenterai simplement d’exprimer quelques espoirs qui reflètent mon point de vue de sympathisant du mouvement anthroposophique. Au cours des deux dernières décennies, l’alchimie de l’anthroposophie a réorienté ma perception de ce que signifie être un écologiste et a fait de moi un militant moins dogmatique. J’espère que d’autres écologistes connaîtront à l’avenir des expériences similaires et que les courants dogmatiques et partiaux perdront ainsi de leur force au sein du mouvement.

À mes yeux, l’anthroposophie a produit quatre « cadeaux » essentiels qui ont le potentiel de remédier au déséquilibre auquel le mouvement écologiste est actuellement confronté. Ces cadeaux sont : un « holisme cosmique » qui nous oblige à prêter attention aux relations circulaires toujours plus grandes entre les choses, un « modèle homéopathique de changement social » qui nous encourage à exercer une influence thérapeutique sur le monde par des interventions quasiment imperceptibles, un « anthropocentrisme approprié » qui nous permet de nous sentir pleinement chez nous dans ce monde et, enfin, la vision d’une « transformation planétaire » qui résiste au changement climatique tout en incluant la possibilité d’un développement biologique et spirituel. La perspective du « holisme cosmique » élargit le regard sur les questions environnementales, et s’oppose ainsi à la tendance à réduire le mouvement écologiste à un seul thème : le changement climatique. Elle prévient une focalisation malsaine sur des stratégies partielles isolées. À une époque où les mesures de protection de l’environnement sont souvent jugées en fonction de leur taille, l’« homéopathie » nous rappelle que, dans un écosystème sain, les petits organismes n’ont rien à envier aux grands en termes d’importance. Un « anthropocentrisme approprié » nous évite de réagir à la destruction de l’environnement par la haine de l’humain. Avec l’idée de « transformation planétaire », on peut conserver l’idéal de préservation de la nature et de « ne pas laisser de traces », sans pour autant s'endurcir dans une résistance acharnée contre le progrès. À mon sens, il est important de considérer ces cadeaux comme des contrepoids équilibrants : pris isolément, ils peuvent avoir un effet aussi unilatéral que les tendances qu’ils contrecarrent.
Le holisme cosmique
Lorsque je parle de « holisme cosmique », je fais référence à toutes les dimensions spirituelles de l’anthroposophie et de la biodynamie, que l’on cherche en vain dans l’agriculture biologique courante : les préparations homéopathiques, le calendrier des semis, le vocabulaire alchimique, les correspondances entre les organes végétaux et les organes humains, l’idée selon laquelle le sang du Christ vit encore dans le sol et l’idéal de la ferme comme organisme vivant, ou encore la conviction que les aspirations spirituelles de l’agriculteur influent sur la santé de la ferme et la valeur nutritive des aliments qui y sont produits. Ces dimensions reflètent la conviction de Steiner selon laquelle « nous devons élargir notre regard à l’ensemble du cosmos ». Elles constituent pour nous, écologistes, un défi permanent, celui d’élargir notre imagination au réseau en expansion constante de relations et de circularités. Il y a cent ans, la perspective du holisme cosmique a créé un espace mental dans lequel les agriculteurs ont exploré les liens biologiques essentiels à la santé des sols. Il y a cinquante ans, elle a incité les jardiniers à remettre en question le DDT et d’autres pesticides. Plus récemment, elle a suscité de nouvelles réflexions sur les conditions économiques, sociales et culturelles de l’agriculture. Quelles contributions les personnes atteintes du syndrome de Down ou d’autisme peuvent-elles apporter à une exploitation agricole saine ? Quelles sont les vérités écologiques oubliées que l’on trouve dans le système des sphères planétaires de Ptolémée, dans la doctrine des quatre éléments et des quatre tempéraments d’Aristote ou dans la doctrine médicale de Paracelse ? Quelles nouvelles possibilités s’ouvrent quand on considère un tas de compost comme une œuvre d’art ?
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