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L’Europe ou le Drame de l’Esprit libre

L’Europe traverse une crise économique, politique, culturelle et spirituelle. Entre dettes passées, rêves et cauchemars de puissance, nostalgie d’une grandeur culturelle, le sens profond du terme « Europe » n’a peut-être jamais été aussi mystérieux qu’aujourd'hui.

par Salvatore Lavecchia

20 décembre 2024 · 12 mn de lecture

Fragment d'Europe et le Taureau, fresque de Pompéi, 1er siècle environ à l'époque d'Ovide, CC BY-SA 4.0

Notre actualité est une apocalypse au sens le plus précis du terme : elle dévoile ou révèle (c'est le sens littéral du mot grec aποκάλυψη) et rend visible la nouveauté. Nous sommes face à une crise (κρίσις, encore un mot grec) qui signifie littéralement distinction ou décision : la crise comme seuil, dont le franchissement suppose une liberté d'action, exigeant à son tour une décision prise en toute liberté. La crise mondiale actuelle trouve certainement ses racines dans certaines impulsions et tendances qui sont nées ou se sont développées principalement en Europe, ont influencé le monde entier et l'ont transformé de manière problématique : matérialisme, exploitation, nationalisme, impérialisme, colonialisme. Cette « culpabilité » nous empêche-t-elle d’interroger le sens profond de la notion d'Europe ? Ou bien peut-on revisiter sans préjugés les fondements de l’Europe afin de faire fructifier des idées pour aborder la crise actuelle ?

Les yeux de la liberté

Tout comme apokálypsis et krísis, « Europe » est un mot grec (Ευρώπη). Son sens littéral est controversé. Je penche pour l'interprétation selon laquelle il s’agirait de « femme aux grands yeux ». Parler de « femme au large regard » est moins satisfaisant au plan linguistique mais n’est pas dénué de sens. Le nom « Europe » semble faire référence à un symbole qui fut toujours perçu comme une caractéristique de l'histoire culturelle et intellectuelle européenne : la focalisation sur l'expérience visuelle. Que signifie cette focalisation ? Dans l'expérience visuelle, le moi qui perçoit et la chose perçue demeurent inchangés. Lorsque deux ou plusieurs êtres doués de vision se rencontrent, ils sont capables, grâce à la vue, de se percevoir mutuellement sans que leur perception n'altère la révélation de leur être. Ainsi, le Je perçoit un autre être dans sa totalité sans que le Je percevant ne limite l'indépendance du Je perçu ou que l'indépendance du Je percevant ne soit limitée par la perception. La relation frontale qui se manifeste ici est la révélation d'un équilibre fécond entre proximité et distance, dans lequel le Je percevant et le Je perçu peuvent tous deux être actifs indépendamment l'un de l'autre, sans que leur activité ne perturbe, restreigne ou déforme l'essence de l'autre.

Dans l'expérience visuelle, le moi qui voit est libre. Il est libre de décider de la modalité de la rencontre, libre d’en faire un dialogue dans lequel les êtres qui se rencontrent peuvent se comprendre plus en profondeur grâce à un jeu de questions-réponses. Le moi est libre de déployer dans la rencontre un acte libre issu de sa propre intelligence, de se comporter en esprit libre. Voir nous offre, à nous qui pensons, la saine distance, la condition d'une rencontre libre avec les phénomènes, le monde et les autres.

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