PREMIUM

Destins croisés : Albert Camus et Jacques Lusseyran

Fumeurs invétérés, amoureux des femmes, de la nature, de la lumière, Albert Camus et Jacques Lusseyran résistèrent à l'occupation nazie, tous deux en quête de sens dans un monde obscurci. Ils se sont rencontrés en 1953. Une lecture subjective éclaire leurs parcours croisés.

par Isabelle Dupin

29 décembre 2024 · 11 mn de lecture

Jacques Lusseyran avec sa femme Jacqueline Pardon et Albert Camus à Angers en 1953 © DR

La même scène, à onze ans d’écart, dans deux voitures : en 1960, Albert Camus est en route vers les trois femmes auxquelles il a donné rendez-vous ; en 1971, dans l’autre voiture, Jacques Lusseyran voyage en compagnie de sa troisième femme… Pour une raison inexpliquée, la voiture de Camus sort de la route et s’écrase contre un arbre en pleine campagne ; celle de Lusseyran connait un sort similaire. On retrouve dans chaque voiture un manuscrit : celui d’Albert Camus est une ébauche de ce qui deviendra, grâce à sa fille Catherine, Le premier Homme ; celui de Jacques Lusseyran est une conférence qu’il allait prononcer à Bâle avant de se rendre au Goetheanum. Les deux hommes ont 46 ans. Ils sont nés à onze ans d’écart, ils sont morts à onze ans d’écart, de la même façon.

Leurs enfances furent pourtant bien différentes. Albert perd son père avant de le connaître ; sa mère, sourde, ne parle pas. C’est Monsieur Germain, son instituteur, qui lui ouvre des portes en persuadant sa grand-mère, celle qui prend les décisions dans le foyer, de laisser son petit-fils continuer ses études après le certificat d’études. De son côté, Jacques, jeune bourgeois parisien, fils d’universitaires, reçoit de ses parents un amour qui deviendra pour lui une « armure protectrice ». Cet amour, empli d’une profonde confiance, permet à Jacques de vivre une vie « normale » malgré l’accident qui lui fit perdre totalement la vue à l’âge de huit ans. Son père lui ouvre les chemins d’une spiritualité libre en partageant avec lui les fruits de sa recherche dans la science de l’esprit anthroposophique.

Albert et Jacques rapportent tous deux une activité essentielle de leur enfance : le mouvement. Courir, sauter, grimper aux arbres pour Jacques, et nager, nager jusqu’à en perdre le souffle pour Albert. Les deux enfants vécurent l’apprentissage de la vie par le corps en mouvement, l’expérience de l’appartenance au monde par la nature dont nous sommes issus par notre corps physique. Plus tard, ils s’ouvrirent au monde de l’art, des images et des idées. Albert eut à sa disposition la belle bibliothèque de son oncle Accault, un boucher cultivé, tandis que Jacques fut nourri par les concerts auxquels l’invitait son père et par les puissantes images des histoires que lui racontait sa tante. Plus tard encore, Albert découvrit la magie de la scène à travers le théâtre, tandis que Jacques fut fasciné par les spectacles auxquels le conviait son père au Goetheanum à Dornach et que, malgré sa cécité, il disait pouvoir « voir ».

Cet article est réservé aux abonnés PREMIUM

Inscrivez-vous et abonnez-vous pour lire cet article et accéder à la bibliothèque complète des articles réservés aux abonnés PREMIUM.

S’inscrire maintenant

Vous avez déjà un compte ? Se connecter

Vous aimerez aussi