Une relation au maître chez Jacques Lusseyran
Si Jacques Lusseyran devint écrivain, ce fut grâce à celui qu'il considérait comme son maître et qui l'incita à prendre la plume : Georges Saint-Bonnet. Quelle était la nature de leur relation maître-élève et comment a-t-il perçu ce personnage énigmatique ?

26 janvier 2025 · 13 mn de lecture

« Ma première rencontre avec Georges Saint-Bonnet eut lieu à Paris, le 8 mai 1952. Saint-Bonnet avait alors 53 ans, j’en avais 28 ». Ainsi débute le livre : Georges Saint-Bonnet, Maître de joie 1 que Jacques Lusseyran rédigea en octobre 1963, neuf mois après la mort de celui qui avait été « son Maître » pendant dix ans. Il y décrit la genèse, les débuts et l’évolution de son lien avec Saint-Bonnet. Son récit simple, lucide et objectif porte un éclairage précieux sur la relation maître-disciple, sujet du présent article dont les citations sont toutes issues de l’ouvrage mentionné.
Jacques Lusseyran avait grandi au sein d’une famille cultivée. « Mes parents m’avaient élevé religieusement. Il serait plus exact de dire qu’ils m’avaient mis dès l’enfance dans une attitude religieuse. Car ni l’un ni l’autre n’appartenaient à une église, quelle qu’elle fut ». À l’âge de 13 ans, il passa deux semaines au Goetheanum lors d’un voyage familial. « Tandis que j’étais encore un enfant, mon père avait fait une rencontre importante, celle de Rudolf Steiner et de son enseignement ». Devenu un membre actif de la Société anthroposophique, son père n’avait cependant pas connu Steiner en personne 2. Jacques précise : « À quatorze ans en tout cas j’avais acquis, depuis des années déjà, des connaissances inhabituelles. […] J’avais admis, non comme un article de foi mais comme une évidence intérieure le fait de la réincarnation. […] Je n’avais pas adhéré, c’est vrai, à la Société anthroposophique à la suite de mon père. […] Au secret de moi, j’avais reconnu Rudolf Steiner pour un Maître. Mais j’étais trop faible, ou bien trop exigeant pour que cette présence indirecte me suffit. L’heure était à un Maître vivant ». Dès sa première rencontre avec Saint-Bonnet, convaincu d’avoir rencontré ce Maître vivant, il se décida d’emblée à le suivre, mais à une condition : « Ce serait lui, si son enseignement ne contredisait pas celui de Rudolf Steiner ».
Pour ce jeune homme, devenu aveugle vingt ans plus tôt, « la lumière intérieure était devenue un phénomène familier […] qui avait connu une recrudescence extraordinaire pendant les seize mois de mon séjour à Buchenwald. Seulement cette lumière intérieure, si je la vivais, je la connaissais mal ». Lusseyran avait beau savoir que la lumière devait déjà exister en soi pour être perçue au dehors, il n’en était plus aussi sûr en 1952 ! « La vie avait usé ma foi. Saint-Bonnet la confirmait. Au point le plus central, je n’étais plus seul. […] La lumière intérieure, il la possédait plus que moi ». Mais qui était Georges Saint-Bonnet ? « Ce personnage, dans son adolescence, avait été violoniste. Puis, vers 1920, coureur automobile. En d’autres temps, il avait été barman, assureur, agent immobilier, banquier. Plus tard, et pendant 15 années au moins, journaliste. Il avait même été l’un des journalistes les plus renommés et les plus influents de Paris entre 1930 et 1940 3. Et, quelle qu’ait été sa profession, il n’avait cessé à aucun moment d’être amoureux, bagarreur et noctambule. […] Georges avait été, dans sa vie, jusqu’au bout de toutes les expériences – de toutes celles qui sont compatibles avec la charité ».
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