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Le paradoxe faustien : l’élévation arrachée au gouffre

Déplaçons notre regard : plutôt que d’observer Faust sur scène, reconnaissons Faust en nous, engagé dans un pacte dont on ne se libère pas. Le drame offre alors trois perspectives majeures, exposées ici par Ueli Hurter.

par Ueli Hurter

26 décembre 2025 · 11 mn de lecture

Faust 2025. Photo : Laura Pfaehler

Nous avons apposé nos signatures individuellement et collectivement. Cela vaut la peine de se remémorer le moment où, dans notre propre vie, nous avons signé cette entente faustienne, où nous avons conclu ce pacte avec Méphisto. Nous nous trouvons, individuellement comme collectivement, aux côtés de Faust, à ce tournant actuel de la modernité. Tel est mon point de vue : la modernité, dans son ensemble, est un projet faustien, dans lequel chaque être humain se hisse au sommet de sa personnalité pour agir dans le monde à partir de ce point. Sur la route menant à cette souveraineté personnelle, on rencontre plusieurs jalons, dont l’un est la révolution copernicienne. Lorsque Galilée observe en 1633, dans sa lunette, que Vénus présente des phases comme la Lune, il en déduit qu’elle tourne autour du Soleil en compagnie de la Terre. Voilà l’une des sources de la modernité : la transition d’une vision du monde divine, immobile, dans laquelle l’humanité occupait une place fixée, à une vision dynamique de l’univers. Peu d’années plus tard, en 1637, la célèbre assertion de Descartes : « Je pense, donc je suis » représente le couronnement philosophique de cette auto-affirmation : la pensée fonde l’existence ! Kant, dans le même esprit, définira l’époque en 1784 : « Les Lumières sont la sortie de l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. » La pensée devient alors force d’action, elle établit les bases de l’universalisme éthique et mènera à la formulation des Droits de l’Homme. C’est aussi vers cela que converge le Faust de Goethe, lorsque Faust, centenaire, arrache des terres fertiles au marécage et rêve d’un « sol libre pour un peuple libre ». Steiner, à vingt-cinq ans, ne dit pas autre chose : « Le fondement du monde s’est entièrement répandu dans le monde […]. La forme la plus élevée sous laquelle il apparaît dans la réalité de la vie quotidienne, c’est la pensée et, avec elle, la personnalité humaine. »

L’accomplissement des Lumières

Nous nous trouvons à un stade du développement de l’humanité où le destin du monde doit naître de nous, les êtres humains. L’anthroposophie y voit un acte de cocréation : une œuvre jaillissant de l’humain, de l’anthropos. Ainsi s’accomplit le projet des Lumières, un chemin qui nous mène aujourd’hui à un point crucial de la modernité. Pour l’éclairer, je souhaite évoquer trois penseurs contemporains – un sociologue, un politologue et un philosophe : 

• Bruno Latour, Le Manifeste terrestre (2017). Il explique tout d'abord que le vertige, presque la panique, qui saisit la politique actuelle vient du fait que le sol se dérobe sous nos pieds, comme si toutes nos habitudes et tout ce qui nous est familier étaient soudainement menacés. Cela vous paraît-il familier ? Il conclut ensuite avec humour en soulignant l’absurdité des réponses précipitées, se demandant s’il doit se lancer dans la permaculture, diriger des manifestations, marcher sur le Palais d’Hiver, devenir franciscain ou hacker, organiser des fêtes de quartier, réintroduire les rituels de sorcières, investir dans la photosynthèse artificielle, ou encore suivre les traces des loups. 

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