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Jacques Lusseyran, une trajectoire biographique singulière

Marquée par d'immenses épreuves et une résilience exceptionnelle, la vie de Jacques Lusseyran l’a conduit à sonder les profondeurs de son être et à exprimer l’universel à travers le singulier. Antoine Dodrimont retrace son fascinant parcours.

par Antoine Dodrimont

16 février 2025 · 18 mn de lecture

Jacques Lusseyran

Né à Paris le 19 septembre 1924, Jacques Lusseyran grandit dans une atmosphère d’insouciance et de confiance, entouré de parents cultivés et ouverts aux réalités spirituelles. Ils lui offraient un monde où Dieu veillait discrètement, sans dogmes ni discours. Dans Et la lumière fut, il écrit : « Mes parents, c’était le ciel. [...] Je savais qu’à travers eux un Autre s’occupait de moi, s’adressait à moi [...] Cela explique pourquoi je n’ai jamais connu le doute métaphysique »[1] Cette expérience intime d’une « religion naturelle » insufflait à l’enfant une foi instinctive en la vie et une grande audace: « Je courais sans cesse, [...] non pas pour m’emparer de quelque chose [...] mais courais pour aller à la rencontre de tout ce qui était visible et de tout ce qui ne l’était pas encore. J’allais de confiance en confiance comme dans une course de relais. » [2] La lumière le fascinait particulièrement : « Je la voyais partout. [...] Elle ne venait de nulle part en particulier, comme l’air, mais elle était là, essentielle. Elle entrait en moi, devenait moi. Je mangeais du soleil. »[3] 

L'Accident

Jacques Lusseyran perdit la vue en 1932, à sept ans et demi. Dans Et la lumière fut, il relate avec une précision poignante cette journée fatidique. Quelques jours avant l’accident, alors qu’il jouait dans le jardin de ses grands-parents à Juvardeil, il fut envahi par un étrange pressentiment : il sentit qu’il ne reverrait plus jamais ce lieu. Le 3 mai, à l’école communale de la rue Cler, un camarade le bouscula violemment au début de la récréation. Déséquilibré, il heurta l’angle du bureau du maître. Ses lunettes, aux verres incassables, furent à l’origine du drame : une branche pénétra son œil droit, provoquant une lésion irréversible. Dès le lendemain, il subit l’énucléation de cet œil. L’œil gauche, touché par un décollement de rétine par "sympathie", perdit la vue à son tour. Jacques Lusseyran entrait alors dans la cécité totale.

La lumière intérieure

Peu après son accident, Jacques Lusseyran fit une expérience décisive lors d’une promenade au Champ-de-Mars. Incapable de percevoir les arbres familiers, il ressentit une perte brutale : « Je crus un instant le monde perdu […] Tout semblait épuisé, éteint, et je fus pris de peur. » Mais cette peur laissa place à un retournement intérieur instinctif : « Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas vers les choses, mais vers moi. […] Le soleil éclatait là, dans ma tête, dans ma poitrine. Je le cherchais au-dehors, il m’attendait chez moi. » [4] Cette lumière intérieure, brillant en lui, ne le quitta plus. Elle illuminait son monde intérieur tout en nourrissant sa perception des phénomènes extérieurs : arbres, monuments, paysages et même visages humains.

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