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Archipels du futur : perspectives d'une révolution épistémologique

La crise actuelle résulte du décalage croissant entre la pensée et l'action. Bien que nous ayons de nombreuses connaissances, nous n'agissons pas en conséquence[1]. Un nouveau fondement épistémologique est-il nécessaire ?

par Bodo von Plato

4 avril 2025 · 20 mn de lecture

Zvi Szir, Island with three blue trees, 120 × 80 cm, huile sur toile, 2022.

Il est évident que l'action inconsciente ne peut être ni libre ni responsable. Pourtant, l'absence de liberté et l'irresponsabilité parsèment nos actes. On ne prend conscience que très progressivement qu'une pensée inactive n'est pas digne de l'être humain et la nostalgie d'une pensée créative, en prise avec le monde, grandit, tout comme le scepticisme à l'égard de la rationalité et de l'abstraction.

La relation entre la pensée et l'action semble déterminer si les règles et les normes régissent l'action humaine ou si l'humanité individuelle dicte l'éthique. La nature de cette relation définit-elle la manière dont nous nous inscrivons dans le monde ? Cette relation conditionne-t-elle la qualité d'un individualisme éthique, la réalité ou l'irréalité d'une « philosophie de la liberté » ?

La trace de la vie

La trace de la vie n'est pas creusée par ce qui est identique, mais par ce qui est différent. L'identique ne produit rien2, explique Édouard Glissant. Il formule ainsi un élément central de la révolution dans laquelle nous nous trouvons depuis un certain temps. Glissant occupe une place essentielle dans la construction de l'identité post-coloniale, aux côtés de multiples penseurs(euses), artistes et hommes ou femmes de lettres contemporain(e)s. Né en 1928 dans les Antilles françaises, il étudie la littérature et la philosophie à la Sorbonne, se fait connaître très tôt dans les cercles d'une pensée novatrice et critique de la culture de la seconde moitié du XXe siècle. Bientôt, en référence à son origine – l'ensemble des îles des Caraïbes – il se désigne lui-même comme un philosophe de l'archipel et qualifie sa pensée d’« archipélique ». Cette pensée archipélique s'entend par opposition à la pensée continentale. Un continent est apparenté à une grande masse terrestre. Hegel est probablement en ce sens l'un des philosophes les plus emblématiques des « penseurs continentaux ». Dans un système clos et cohérent composé de parties plus ou moins complexes, on obtient quelque chose qui revendique en soi une validité argumentative concluante et qui représente, en définitive, la (seule) méthode valable d'un savoir dominant. C'est une chose que l'on ne peut ni contourner, ni éviter. La pensée systémique est le contraire de la pensée archipélique. Glissant décrit cette dernière comme une pensée du tremblement, de l'errance, de l'imprévisibilité. Là où la pensée systémique repose sur la conviction, la pensée archipélique compte sur la résonance, l'écho dans le monde des sensations, la nature, l'inspiration. Là où la première recherche l'unité, la seconde se réjouit de l'imprévisible diversité. Lorsque la pensée devient archipélique et qu'un argument ne tend plus à dominer l'autre, ce n'est pas la logique que l'on perd mais la certitude familière. Seule demeure la cohérence de la pensée elle-même. C'est dangereux dans un premier temps, pour le moins risqué, en tout cas inconfortable.

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