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Des origines communes : biodynamie et tradition quechua en dialogue

Quelle est la relation entre l'agriculture biodynamique et la compréhension de la nature des peuples autochtones ? Quels enseignements en tirer ? Jean-Michel Florin, longtemps coresponsable de la section d'agriculture du Goetheanum, partage ses réflexions à ce sujet.

par Jean-Michel Florin

25 octobre 2024 · 8 mn de lecture

La chanteuse bolivienne Luzmila Carpio dans le cadre du Mercado de Industrias Culturales del Sur (MICSUR), 2014.

Il y a quelques années, j'ai rencontré Luzmila Carpio, célèbre chanteuse du peuple quechua (Bolivie). Elle fut un temps, sous le gouvernement d'Evo Morales, ambassadrice de Bolivie auprès de l'UNESCO. Quelqu’un avait recommandé un de ses disques1 à ma femme et cette musique nous avait beaucoup touchés. Quelques semaines plus tard, invité dans une ferme biodynamique du sud de la France, je me suis rendu en soirée à un festival écologique. Mes hôtes m'avaient demandé d'y conduire leur amie bolivienne. Nous échangeâmes nos impressions pendant le trajet et je remarquai soudain que la femme dont la voix m'avait tant impressionnée était assise à mes côtés… C'est parfois ainsi que l'on fait connaissance ! Elle nous raconta par la suite que sa mère, en entendant les chants des oiseaux, savait qu'un invité viendrait le soir même : une vie évidente avec « l'invisible ». Nous découvrîmes d'autres points communs entre l'approche biodynamique et la tradition quechua, à commencer par le fait que toutes deux considèrent la Terre comme un être vivant.
Nous nous sommes demandé quel type de relation établir entre une agriculture biodynamique née en Europe et la tradition cosmologique quechua. Chaque courant pourrait avoir besoin de l'autre. Luzmila nous raconta que les jeunes ne cultivent plus leurs traditions, aspirent à la modernité et rejettent ainsi tous les fondements spirituels. La rencontre avec des personnes pratiquant en Europe une agriculture « moderne », fondée sur l’esprit, pourrait les inciter à prendre leurs traditions au sérieux. Ces traditions et la reconnaissance croissante des peuples autochtones pourraient nous donner à nous-mêmes, biodynamistes européens, davantage de légitimité dans notre recherche d'une approche spirituelle de l'agriculture. J'avais également remarqué à d'autres occasions que dans de nombreux pays du monde, en Inde, au Togo ou en Argentine par exemple, les agriculteurs étroitement liés à la terre aspirent à renouer avec leurs traditions et à spiritualiser leur travail. Comment apprendre les uns des autres ? C'est pour en discuter que nous avions invité des représentants de peuples autochtones du monde entier au Congrès d’agriculture de 2020 (« Les chemins du spirituel dans l'agriculture »2)

Luzmila Carpio 2014 Photo : Mauro Rico, Ministerio de Cultura de la Nación, cc 2.0.

 Qui sont les peuples autochtones ?

À la suite des mouvements de décolonisation et d'émancipation, ces peuples s'affirment et cherchent à être reconnus. Ils ne souhaitent pas seulement être tolérés ou considérés comme des sujets de recherche intéressants pour l'ethnologie. Ils veulent être réellement pris au sérieux. Leurs représentants participent dans ce but activement à tous les grands rassemblements, comme récemment au Congrès de la nature organisé à Marseille (UICN) 3, ou encore à la conférence sur le climat COP 26 de Glasgow. Représentant des peuples autochtones du Brésil, de la Bolivie, du Pérou, de l'Équateur, de la Colombie, du Venezuela, de la Guyane, du Surinam et de la Guyane française, Diaz Mirabal (membre de l’ethnie Wakuenai Kurripaco) y a déclaré lors de la conférence de presse : « Nous sommes à la COP 26 pour faire ratifier notre proposition que 80% de l'Amazonie reste en vie. Nous sommes l'Amazonie pour la vie, nous sommes le cri de l'air, de l'eau, des créatures de la forêt, nous sommes là pour obtenir des réponses et des mesures de la part des États ».4

Ces peuples autochtones représentent environ 6,2 % de la population mondiale et gèrent 80 % de la biodiversité de la planète. Ils occupent un quart de la surface terrestre. De nombreuses pratiques agricoles présentes dans le monde trouvent leur origine dans l'agriculture indigène. Contrairement à l'opinion générale empreinte de colonialisme selon laquelle ces peuples comme les Aborigènes en seraient restés au stade de la chasse et de la cueillette,  il est désormais prouvé qu’ils ont cultivé la quasi-totalité de la Terre depuis plus de 10 000 ans 5. Ils l'ont fait en mettant en œuvre des techniques très différentes, parfois avec autant de respect que dans la forêt amazonienne : des chercheurs ont en effet récemment découvert que la forêt « vierge » est en fait une forêt cultivée, championne de la biodiversité.
Lors de la dernière rencontre sur le thème de la recherche organisée par la section d'agriculture au Goetheanum, la chercheuse Julia Wright (université de Coventry 6) a présenté d'autres liens entre la biodynamie et les traditions indigènes :  dans une action commune7, seize représentants de peuples autochtones ont appelé les mouvements de l'agriculture écologique à ne pas décontextualiser leurs pratiques, mais à approfondir les visions du monde dont elles sont issues et qui respectent les êtres vivants. Ils ont également expliqué que seul un changement de paradigme peut conduire à ce changement radical d'attitude dont notre époque a tant besoin. Performance remarquable, ces seize représentants ont présenté dans leur appel des concepts philosophiques transverses à la base de leurs différentes cosmogonies. Les aspects essentiels de cet appel peuvent se résumer à six affirmations :

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