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Conscience mosaïque

La mosaïque devient ici un exercice de conscience : apprendre à observer, ressentir et traduire le monde. À partir de fragments glanés dans la nature, l’artiste révèle la beauté discrète des paysages et montre comment la création peut transformer notre regard sur l’ordinaire.

par Pascal Ferret

17 avril 2026 · 14 mn de lecture

Carpe mosaïque de Loire. Photo : O. Coutris

Apprendre à observer, à traduire, à révéler

Ma pratique artistique actuelle de mosaïste n'est pas née directement de l'admiration d'œuvres de mosaïstes, mais de l'éveil d'une sensibilité artistique plus générale, très lentement, sur plusieurs décennies, en passant par diverses écoles d'art et d'artisanat. Plus jeune, les mosaïques antiques ne m'intéressaient guère, beaucoup moins en tous cas que la peinture et la sculpture. Mais certains sujets eux-mêmes et la question de leur traduction plastique m'ont amené à me saisir tardivement de cet artisanat, qui convenait mieux que d'autres aux sujets que je cherchais à exprimer autour du paysage, de l'architecture, du minéral et du végétal.

La mosaïque, de l'artisanat à l'art

La mosaïque, longtemps artisanat ou, au mieux, art mineur resté art décoratif, est en passe, depuis un siècle, de devenir un art à part entière. Pendant des millénaires la mosaïque fut un travail de seconde main, après le passage des architectes, pour couvrir les murs et les sols de représentations durables. Cet artisanat avait connu ses plus riches heures dans l'Antiquité perse, puis romaine. Et l'on doit au travail des mosaïstes, comme à celui des vitraillistes, des représentations d'une surprenante fraîcheur, par la pérennité des matériaux utilisés, comme le verre, le marbre ou l'or. Longtemps aussi, cet artisanat avait pour consigne contraignante de travailler avec des matériaux d'épaisseur constante, afin d'obtenir des surfaces circulables les plus lisses possible ou des voûtes parfaites, couvertes de représentations du Christ en majesté, et portées à un grand raffinement par l'Art Byzantin. Au cours du XXe siècle, après un usage à nouveau abondant par le Mouvement Arts and Craft et l'Art Déco, et grâce à un usage original par des artistes comme Odorico ou Gaudi, l'artisanat mosaïste de commande s'est peu à peu libéré. Ainsi, il ne se limitait plus à longer les murs avec des frises, à couvrir entièrement les sols de riches villas ou les voûtes des églises, au titre de « revêtement décoratif pérenne ». Ceci lui a permis de devenir peu à peu un travail d'artiste, dont les œuvres sont désormais conçues soit comme des « tableaux en mosaïques », admirées pour elles-mêmes et déplaçables, soit comme des sculptures en trois dimensions. Ces œuvres s'enrichissent de multiples matériaux, renonçant parfois même à leur pérennité. La mosaïque est entrée peu à peu dans les galeries d'art. Désormais, l'utilisation de tous les matériaux est possible ainsi que les différences d'épaisseur et de rugosité. L'un des axes de recherche est la texture, en posant les fameuses tesselles dans tous les sens pour créer des jeux d'ombre et de rythme. De fait, la mosaïque fait une plus large place au chatoiement par ses reliefs ; les déplacements du spectateur font varier les surfaces en prenant la lumière différemment. Cet élargissement technique permet un renouveau, tardif mais prometteur, pour faire connaître d'autres facettes de cet artisanat modeste et méconnu, et attirer de nouveaux artistes. L'aspect « durable » n'est plus une obsession, on peut faire une mosaïque avec de nombreux matériaux, même moins pérennes que le marbre. De nouveaux enjeux se font jour : réemploi, local, matériau « pauvre », recyclable, vivant…

Aller vers les mystères de la Création par la création et la collection

Lors de mes nombreuses promenades contemplatives et solitaires, j'ai toujours été touché par la nature et les paysages, notamment par la richesse des différents paysages de ma Touraine natale. Elle s'offre comme une mosaïque d'étendues céréalières ouvertes et d'immenses forêts, le tout sillonné de plusieurs vallées très différentes (Indre, Cher et Loire). Le fameux Val de Loire est redessiné tous les ans dans son cours mineur par ce fleuve créatif. Ceci est un sujet d'étonnement annuel, lorsqu'après la décrue on redécouvre comment l'eau a façonné de nouvelles îles en en effaçant d'autres, comment de nouvelles plages ont mis à jour de nouvelles surfaces de sable ou de graviers anciens, riches en fragments d'activités humaines. Le paysagiste philosophe Gilles Clément a également mis en lumière l’intérêt de ces biotopes régulièrement remis à nu, tant pour leurs stratégies de reconquête que pour la richesse de leur faune et de leur flore. Une nature qui redevient vierge chaque année n'est pas si courante dans une région du globe si densément habitée. La façon dont les îles se revégétalisent spontanément, en peu d’années, est étonnante. J’ai toujours été fasciné non seulement par ces paysages mouvants, par le détail des formes et des couleurs des roches si variées de Touraine, mais aussi par le vocabulaire des formes incroyablement riches de la flore locale. Depuis très longtemps je constitue des herbiers et des collections de pierres ordinaires, dessine les paysages et prends de nombreuses photographies, comme pour archiver, mettre en attente toutes ces impressions fugaces, et peut-être, par ces compilations, mieux accéder aux mystères de la nature. C'est une façon bien à lui qu'a l'artiste d'entrer, par son art d'observateur et de créateur de formes, dans une « re-connaissance » de la nature, un va-et-vient constant entre observer, ressentir et faire.

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